Franco a-t-il vraiment acheté la victoire espagnole à l'Eurovision en 1968 ? C'est ce que laisse entendre un documentaire diffusé par une chaîne de télé espagnole.

Vieille affaire ? Pas tant que cela, estime la presse anglaise qui s'est illico de la polémique. Et pour cause : si La, la, la de l'Espagnole Massiel avait gagné frauduleusement, avec 24 points, alors c'est le Britannique Cliff Richards, resté à un point de la victoire avec Congratulations, qui aurait dû rafler les honneurs de la soirée. Il n'est jamais trop tard pour réparer l'injustice, affirment les tabloïds anglais qui chauffent l'ambiance et dépeignent le vieux dictateur soudoyant l'Europe, spoliant l'Angleterre et volant la victoire de Cliff Richards.

Ordre moral. Ce n'est toutefois pas exactement ce que décrit l'émission qui a mis le feu aux poudres. Sous le titre 1968, Yo Viví el Mayo Español («1968, j'ai vécu le mai espagnol»), le programme, diffusé par la chaîne privée La Sexta, ne consacre que quelques minutes au sujet. Il revient sur l'ambiance de l'époque, dans une Espagne autarcique, coincée entre censure et rébellion, avide d'échapper à l'ordre moral imposé par le franquisme. C'est dans ce contexte que l'on voit apparaître Massiel au festival de l'Eurovision, minirobe à fleurs et cuisses dodues, avec son La, la, la, emblème de la jeunesse comme le Caudillo les aime : pas compliquée et pas politisée.

C'est José María Iñigo, le présentateur idole des programmes télé pop et rock des années 70, qui lâche quelques paroles sibyllines : l'Eurovision était une sorte d'obsession pour le régime, raconte-t-il, une porte ouverte sur le reste de l'Europe et «l'occasion pour l'Espagne d'essayer d'acquérir un certain renom». Puis il évoque «des manoeuvres de notoriété publique pour essayer de gagner les votes de certains pays». Pas d'accusation directe ni de preuve, donc, mais de vieilles rumeurs sur la façon dont se cuisinaient les jurys. D'ailleurs, aujourd'hui, indigné par la tournure des événements, José María Iñigo proteste : «Je n'ai jamais dit que Massiel avait gagné l'Eurovision en achetant les votes, je n'ai même pas parlé d'elle», clame-t-il. (Libération)